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Thibault Marzin, diplômé de la formation Maîtrise des Énergies, fonde Manifeste, un bureau d’études spécialisé dans la décarbonation

Diplômé de la formation Maîtrise des Énergies de Polytech Nantes et de l’ITII Pays de la Loire en 2013, Thibault enchaine les expériences professionnelles en tant que salarié dans la filière maritime avant de fonder sa propre entreprise, Manifeste, un bureau d’études spécialisé dans l’accompagnement des entreprises qui souhaitent décarboner leurs activités.

Pouvez-vous revenir sur votre parcours ?

En 2013, j’ai été diplômé ingénieur Maîtrise des Énergies (MDE), qui est la deuxième promotion de la formation. J’ai rejoint cette formation après deux années d’un DUT en mesures physiques à Lannion.
J’ai commencé à travailler en 2010 par la voie de l’apprentissage grâce à la formation MDE, chez DCNS Brest (aujourd’hui Naval Group) dans les énergies marines renouvelables. J’ai eu plusieurs études à mener en lien avec l’énergie et les énergies marines renouvelables, c’était un domaine en plein essor à cette époque.




Au cours de ces 3 années d’apprentissage, j’ai eu une mobilité à l’international avec un stage de 2 mois en Irlande, toujours dans les énergies marines renouvelables et plus spécifiquement sur l’hydrolien. J’ai terminé mon apprentissage par un projet de fin d’études orienté sur la production d’énergie marine hydrolienne. Ça m’a ensuite ouvert la porte pour un CDI à DCNS au sein de l’équipe développement de site. C’est une équipe qui travaille sur la prospection et l’étude de site, pour l’accueil de structures d’énergies marines renouvelables, qui concerne aussi bien de l’hydrolien que de l’éolien offshore.
J’ai fait ça pendant 4 ans, j’ai quitté ce poste en 2017 pour rejoindre Naval Group car j’avais envie de revenir à des thématiques plutôt orientées ingénierie électricité et thermique. J’ai donc rejoint un projet d’envergure pour améliorer la sureté nucléaire à bord des sous-marins, j’avais en charge le lot électricité de l’étude de la modification jusqu’à la réalisation à bord.

Et il y a deux ans, j’ai rejoint une PME dans le secteur de l’hydrogène, ça tombait à pic car j’arrivais au terme du projet chez Naval Group, et j’avais envie de sortir du groupe pour voir autre chose après 10 ans dans un grand groupe , je voulais voir à quoi ressemblait une PME. C’était aussi l’occasion de revenir à des thématiques plutôt orientées transition énergétique, quand j’étais sur les sous-marins j’avais toujours dans un coin de la tête de revenir un jour sur la thématique de la transition énergétique mais j’avais envie de progresser dans une industrie mure, avec des méthodes bien abouties pour ensuite le reproduire dans un secteur ou une activité qui débutait. Je suis donc devenu architecte et chef de projet sur le développement d’un générateur électro-hydrogène, c’est une unité qui produit une puissance électrique à part d’hydrogène gazeux par l’intermédiaire d’une pile à combustible. La particularité de ce produit-là, c’est que c’était une génératrice forte puissance, c’est-à-dire 350 kW ce qui faisait l’unité de production la plus puissante en Europe. Je suis arrivé en fin de projet dans cette PME avec l’envie de revenir sur des thématiques maritimes. C’est ainsi que j’ai quitté ce poste avec le projet de création d’entreprise, Manifeste, que j’ai créée début 2023.

Pouvez-vous nous présenter votre entreprise ?

Manifeste est un bureau d’études spécialisé dans le domaine de l’énergie qui s’adresse aux entreprises qui sont engagées dans des projets de décarbonation et plus particulièrement d’électrification des usages. En ce moment, on parle beaucoup de sobriété énergétique, la tendance est de réduire nos consommations d’énergie mais on peut trouver ça paradoxal car la consommation électrique est vouée à augmenter. D’après les projections, alors que l’on va diminuer de 40% notre consommation d’énergie à horizon 2050, on va également augmenter de 50% notre consommation électrique du fait de l’électrification des usages (par exemple : développement des voitures électriques et des pompes à chaleur) et par la production d’énergies renouvelables qui passe par l’électricité. Je souhaite principalement m’adresser à la filière maritime, car il y a un gros travail à faire dans cette filière pour le moment 100% fossile. Au même titre que toute activité, la filière maritime est concernée par les objectifs fixés par l’union européenne qui est de décarboner les activités : il y a des règlements qui sont sur le point d’être validés avec des ambitions énormes pour se détacher au maximum des usages fossiles.
Pour cette première année d’activité, mes objectifs principaux sont de gagner en notoriété et de confirmer mon étude de marché. J’ai pu capter quelques signaux favorables à mon activité : j’ai un réseau dans le domaine du marché maritime, c’est aussi un domaine qui m’est cher, et j’ai la possibilité d’avoir des informations sur ce marché autrement que par les canaux traditionnels. Un autre objectif pour cette première année est d’étudier la manière dont je pourrais développer Manifeste pour sa deuxième année.

Ce souhait de se tourner vers l’entreprenariat était donc poussé par vos valeurs personnelles vis-à-vis des transitions énergétiques ?

Oui, c’est que c’était important pour moi d’être décisionnaire, c’est quelque chose que je ressentais depuis quelques années et qui s’est précisé et plus prononcé ces derniers mois. En effet, je voulais avoir le choix sur différents aspects : d’abord, sur mon environnement de travail et plus particulièrement le lieu d’exercice de mon activité. C’est une problématique assez propre à Brest puisque, c’est peut-être moins le cas maintenant, mais le tissu industriel est moins fourni que dans des villes comme Nantes ou Bordeaux, le choix de l’entreprise dans laquelle on travaille est donc moins diversifié. Je voulais donc être décisionnaire sur mon lieu de travail, car je suis brestois d’origine. J’avais aussi envie d’être décisionnaire sur l’activité, et pouvoir l’orienter essentiellement sur des thématiques de transition énergétique, et c’est aussi l’histoire du nom de l’entreprise. Un manifeste, c’est une prise de position : les sujets sur lesquels je vais travailler, et je mettrai un point d’honneur à ça, c’est l’électrification dans le but de décarboner. Enfin, je voulais également être décisionnaire sur ma communauté de travail.

Selon vous, quels sont les avantages et inconvénients de l’entrepreneuriat ?

L’avantage principal, c’est d’être décisionnaire sur tous les aspects de son activité professionnelle. Pour ce qui est des inconvénients, je dirais que c’est un peu plus précaire, tout le monde n’a pas la chance d’avoir une visibilité et un carnet de commande bien rempli, il y a donc parfois une grande part d’incertitudes quand on est entrepreneur. Il faut aussi être au four et au moulin pour vivre et faire vivre l’entreprise : il faut facturer des prestations, dans mon cas en tout cas, et une fois cette prestation réalisée il faut continuer à communiquer, gagner en notoriété. Donc il y a de la communication, de la comptabilité, du marketing pour essayer d’envisager d’autres pistes de développement. Le métier de chef d’entreprise est très polyvalent et on est parfois amené à travailler sur des thématiques sur lesquelles on n’est pas forcément à l’aise au départ.

Auriez-vous des conseils à donner à des étudiants qui souhaiteraient se tourner vers l’entrepreneuriat ?

Les conseils que je donnerais, c’est d’enchainer au maximum les expériences, de ne pas rester 15 ans dans la même équipe ou dans la même entreprise, même si à la fin on a sûrement un niveau d’expertise inégalé. Je pense qu’en faisant ça, on ne gagne pas une vue omnisciente qui permette de se lancer dans l’entrepreneuriat, c’est bien de connaitre différents types d’entreprises, de projets, d’équipes pour gagner en polyvalence car la polyvalence est vraiment importante dans l’entrepreneuriat. Ensuite, je pense qu’il faut être curieux et développer sa curiosité au-delà de la voie professionnelle, au travers des associations par exemple. Dans le domaine de l’énergie, il y a notamment tout ce qui touche à la low tech, même si aujourd’hui il y a peu d’application à la low tech la démarche est intéressante. Il ne faut pas hésiter non plus à sortir du domaine technique, et gagner en compétence sur la communication en se forçant à aller en salon, à faire des interventions dans des écoles, faire des conférences… Lorsqu’on est en entreprise, il faut aussi essayer de comprendre les problématiques rencontrées par un service achat, un service communication, et travailler le plus étroitement possible avec les différents services, on apprend toujours des choses. Donc voilà, être une éponge à connaissances pour en apprendre un maximum pour après utiliser ces compétences et connaissances au service de la société.

Pensez-vous que les écoles d’ingénieurs doivent aujourd’hui former leurs élèves aux questions des transitions ?

Complètement oui, en étant en maitrise des énergies tout tourne autour du développement durable et de la transition énergétique. Je ne sais pas comment c’est abordé dans d’autres filières, mais ça me semble essentiel que chacun puisse prendre la mesure de l’impact de son activité sur l’environnement. Je pense qu’il est utile d’intégrer aux formations des modules sur les technologies innovantes pour essayer de susciter la curiosité chez les étudiants pour qu’ils puissent voir dans leur activité des pistes d’optimisation possibles pour la suite de leur carrière pour concilier leur domaine de formation et le développement durable.
Aujourd’hui, toutes les activités sont concernées par le développement durable. J’ai pu le voir en faisant mon étude de marché : la politique européenne actuelle est orientée autour de la transition écologique. Il n’y a qu’à observer le « green deal » et le paquet législatif qui en ressort pour voir à quel point le sujet touche tous les domaines, que ce soit l’agriculture, la grande distribution, l’énergie, le transport… tout le monde sera concerné dans ces prochaines années, on ne s’en rend pas compte car c’est en train d’être légiféré, mais ça va complètement chambouler notre modèle. Qu’on le veuille ou non, je ne vois pas comment c’est possible aujourd’hui de faire sans la prise en compte des problématiques de développement durable.

Selon vous, est-il possible d’accorder vos missions d’ingénieur avec la thématique des transitions ?

Pour moi, le rôle de l’ingénieur dans cette transition c’est de se poser la question de l’impact de la technologie qu’il développe, de l’étude qu’il est en train de réaliser ou de l’installation qu’il est en train de mettre en route : quel est l’impact de tout ça sur l’environnement en termes de consommation d’énergie ou d’émission de gaz à effet de serre. Ensuite, à lui de trouver le meilleur compromis par rapport aux contraintes qui sont les siennes pour avoir le moins d’impact possible sur l’environnement.

Que vous a apporté votre formation dans votre parcours professionnel ?

Tout le bagage technique de la formation d’ingénieur me sert. Il y avait un module en particulier que je retiens, c’est le cours de marchandisation de l’énergie. C’est vraiment à partir de ce cours là qu’il y eu une prise de conscience, de mon côté mais aussi pour tout le groupe de la promo, sur les gaz à effet de serre et les émissions carbone, les combustibles fossiles versus les énergies renouvelables, les solutions alternatives… ce cours a été une véritable révélation, et les dossiers qu’on avait à fournir autour de ce module là également. Je pense que c’était même avant-gardiste, dans le sens où il s’agissait de raisonnement et d’approches qu’on entendait peu dans la société. Aujourd’hui, on entend beaucoup parler de bas carbone, on a l’impression qu’il y a une prise de conscience sur le nucléaire qui n’est plus à exclure des réflexions sur la transition énergétique. On entend certaines voix dire que le nucléaire est nécessaire à la transition énergétique et au bas carbone, on peut ne pas aimer les déchets radioactifs et leur danger, c’est une position que je comprends et respecte, mais selon moi si on veut réussir la transition énergique, c’est-à-dire limiter les gaz à effet de serre, on ne pourra pas faire sans le nucléaire dans le calendrier imparti.
La filière MDE était, en tout cas à l’époque, assez différenciante car il y avait une bonne partie de cours non techniques comme le management, l’organisation ou encore la comptabilité. En entrant dans la filière, c’était assez surprenant de voir que 30% des cours étaient transversaux alors que beaucoup d’élèves étaient venus pour l’aspect technique. Le bilan, à la fin des trois ans, c’est que c’est ces cours transversaux qui nous ont le plus appris, et même toujours aujourd’hui. On a beaucoup appris sur la relation à l’autre, ce qui est aujourd’hui un indispensable pour un ingénieur. Il y a toujours des ingénieurs experts qui font de l’électricité ou de la mécanique par exemple, mais on demande de plus en plus à un ingénieur de savoir piloter des sous-traitants, faire de la gestion de projet, coordonner, engager et embarquer une équipe vers un but commun. Avec le recul, ce qui m’a servi le plus, c’est ces matières transversales. Finalement, pour ce qui est de la technique, si on apprend les bases, on arrive toujours à s’en sortir et à en apprendre davantage par ses propres moyens et ses propres réseaux. Par contre, pour tout ce qui est humain, ce n’est pas inné et cela s’acquière grâce au temps et de la formation. Cette proportion de cours techniques et non techniques, c’est un très bon souvenir qui m’a marqué et que je garde encore aujourd’hui. Et puis ce qu’on demande à un entrepreneur finalement, c’est aussi ce côté humain, créer du contact et des relations.

Faites vos armes, et mettez-les à profit de la transition énergétique. Je l’ai fait, mais sur le tard : je me suis orienté très rapidement vers des thématiques transitions énergétiques, c’est ce qui m’intéressait mais finalement à privilégier la finalité, je pense avoir moins appris que si j’avais fait mes armes en tant qu’ingénieur électricien ou thermicien dans une entreprise qui ne fait que ça. Je pense que si c’était à refaire, je me spécialiserais dans un domaine d’activité 5 ou 10 ans et je mettrais ensuite à profit ces compétences pour la transition énergétique.

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